L’importance de la première impression

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Que vous soyez en réunion ou à une soirée, les premières impressions ne peuvent être sous-estimées. Alexander Todorov, professeur à l’université de Princeton, évoque avec nous la psychologie de la première impression et comment celle-ci peut être influencée par des symboles de statut, comme les voitures.

Le 19 mars 2019

M. Todorov, qu’est-ce que précisément la première impression ? Et comment la forge-t-on ?

Alexander Todorov : Souvent, quand nous prenons des décisions, nous nous fions à des raccourcis : intuitions, instinct, stéréotypes. Quand il s’agit de prendre une décision concernant un inconnu, le raccourci le plus facile est souvent de se fier à sa première impression. Ces impressions sont des jugements rapides sur les autres fondés sur des critères superficiels tels que l’apparence.

Combien de temps faut-il pour avoir une première impression sur un inconnu ?
Todorov :
Ces impressions se forgent littéralement au premier coup d’œil. Fixer un visage pendant moins d’une demi-seconde vous donne suffisamment d’« informations » pour vous faire votre propre opinion. En fait, observer le même visage plus longtemps ne changera pas votre jugement. Et nous parlons de jugements qui ont des conséquences, car ils peuvent déterminer si la personne en face de vous est digne de confiance ou compétente.

Donc si les premières impressions nous aident à affronter la complexité du monde, elles sont très utiles dans la vie de tous les jours, n’est-ce pas ?
Todorov :
Comme raccourci, elles sont très utiles dans les situations immédiates. Peut-être qu’à un moment précis, une personne se sent un peu fatiguée, en colère ou triste. Connaître son état émotionnel est une information capitale pour l’aborder et interagir avec elle. Mais le problème est que nous avons tendance à en déduire beaucoup plus sur ladite personne que ce que son visage laisse paraître. Des expressions faciales fugaces peuvent conduire à certaines déductions sur sa personnalité. Alors, même si vous n’avez jamais vu ce visage auparavant et que vous ne savez rien de la personne, votre instinct vous donne l’impression de savoir globalement qui elle est.

Charles Darwin s’est presque vu refuser la chance d’entreprendre le légendaire voyage du Beagle en raison de son nez.
Alexander Todorov

professeur de psychologie

Le nez du théoricien de l’évolution indique-t-il un « manque d’énergie et de détermination » ?

Quel rôle joue le visage dans l’impression que l’on donne ou que l’on perçoit ?
Todorov :
Rien d’autre n’attire l’attention aussi rapidement que le visage. Nous nous focalisons naturellement sur le visage quand nous interagissons avec d’autres personnes. Les nouveaux-nés préfèrent fixer les visages plutôt que d’autres objets aussi complexes. Dès le départ, les visages sont essentiels pour la communication verbale et non verbale.

Associons-nous certains traits du visage à des caractéristiques spécifiques ? C’est ce que la pseudo-science de la physionomie cherche à faire.
Todorov :
Dans un certain sens, nous sommes tous des physionomistes naïfs qui avons des impressions spontanées et agissons sur elles. Mais l’idée de pouvoir cerner la personnalité de quelqu’un à partir de son apparence peut induire en erreur. Les idées des physionomistes étaient extrêmement populaires et très influentes au XIXe siècle. Charles Darwin s’est presque vu refuser la chance d’entreprendre le légendaire voyage du Beagle en raison de son nez. Le capitaine, adepte de la physionomie, ne pouvait croire qu’une personne avec un nez pareil « ait suffisamment d’énergie et de détermination » pour le voyage. Vos caractéristiques morphologiques permanentes ne se contrôlent pas. Cependant, les expressions émotionnelles peuvent complètement prendre le pas sur les premières impressions basées sur ces caractéristiques. Si quelqu’un sourit beaucoup et est très accommodant, alors qu’il a l’air très dominateur et peu digne de confiance, cela changera notre façon de le percevoir.

Quelle est l’importance des autres aspects de la première impression, comme le langage corporel ? Et à quel degré sommes-nous capables de les contrôler ?
Todorov :
Pour se faire leur opinion, les gens vont prendre en compte toutes les informations disponibles : gestes, vêtements, apparence générale… Nous avons la main sur la manière de nous habiller et façonnons notre propre style pour nous présenter aux autres. Ces éléments de notre apparence extérieure sont autant d’indices sur le groupe social auquel nous appartenons, par exemple, ou cherchons à appartenir.

En qui avez-vous le plus confiance ? Ces deux visages ont été conçus par ordinateur pour les travaux d’Alexander Todorov. Ils combinent des caractéristiques considérées comme favorisant la confiance (à gauche) ou non (à droite).

Quel conseil donneriez-vous pour savoir comment faire bonne impression ?

Todorov : Chaque contexte implique son lot de règles ou normes implicites ou explicites. Généralement, vous ne voulez pas les enfreindre avant que les gens apprennent à vous connaître. Même dans un contexte professionnel, les normes peuvent différer. Pour certaines fonctions, on s’attend à ce que vous portiez costume et cravate. En revanche, dans une start-up, c’est bien plus informel. Toutes ces règles sont implicites, c’est à vous de découvrir ce que l’on attend de vous. Il s’agit de répondre aux attentes de l’environnement dans lequel vous allez évoluer.

Les symboles de statut comme les voitures ou les montres onéreuses influencent aussi notre première impression…Todorov : Bien sûr. À chaque marque, sa réputation, ses stéréotypes. Les gens ne vont pas forcément me percevoir de la même manière si je conduis une voiture peu chère ou un modèle haut de gamme. Dans l’un ou l’autre cas, leur jugement – positif ou négatif – dépendra de leurs propres préférences.

Savons-nous concrètement comment les voitures, symboles de statut, influencent notre première impression ?
Todorov :
Les conclusions sur le statut des autres se tirent de façon assez automatique. Et les voitures sont des sources d’information. Comme je l’ai dit précédemment, chaque marque de voiture a sa propre réputation. Si quelqu’un conduit une voiture d’une marque de luxe, nous allons naturellement en déduire qu'il gagne plus d’argent. Mais la gamme de ce constructeur comprend différents modèles. Et ce n’est pas la même chose d’opter pour une berline familiale ou pour une voiture de sport. Nous ne choisissons pas nos voitures par hasard et, dans une certaine mesure, nos choix en disent long sur nos préférences. Les jugements que l’on porte sur nous à partir des voitures que nous conduisons sont pour ainsi dire inévitables.

Sommes-nous exposés aux mêmes erreurs de jugement avec les objets ?
Todorov :
Les objets appartiennent à une catégorie à part car on se trompe davantage sur une personne que sur un objet. Au moment même où vous voyez l’objet, vous savez si vous l’aimez ou pas. Nos préférences esthétiques influencent notre perception des objets. Si vous décidez d’acheter une voiture en suivant votre instinct et qu’il s’avère que la qualité n’est pas au rendez-vous, alors vous avez clairement fait une erreur. Ceci mis à part, on ne peut pas réellement dire qu’une préférence est « mauvaise » ou pas.

L’entretien d’embauche est l’exemple classique montrant l’importance de la première impression en entreprise. Quelle est la probabilité de mal juger les gens ?
Todorov :
Les données scientifiques montrent que les entretiens d’embauche sont de très faibles indicateurs de la performance des candidats, surtout s’ils ne sont pas structurés. L’entretien déstructuré désavantagera toujours les personnalités timides ou nerveuses, surtout quand l’enjeu est de taille. Pour les professionnels du recrutement, il vaut mieux prendre les décisions en excluant complètement ou presque complètement l’apparence pour prendre en compte des critères importants, comme les qualifications et l'expérience.

Selon vous, en quoi la première impression affecte les carrières à long terme ?

Todorov : Le problème est que nous construisons souvent une image assez précise des gens à partir de très peu d’informations. Or la plupart d’entre eux ne souhaitent pas être lésés. Mais les stéréotypes sont tenaces et la première impression peut avoir des conséquences. Il est possible qu’une personne recalée pour un job pour lequel l’apparence est capitale repense son choix de carrière.

De nos jours, des personnes aux compétences spécifiques sont si convoitées qu’elles n’ont même pas besoin de postuler auprès des entreprises ; elles sont « chassées ». Il est toujours question de ce que le candidat peut faire pour impressionner le recruteur, pour faire une bonne première impression. À l’inverse, que recommanderiez-vous à un employeur pour impressionner un candidat ?
Todorov :
C’est une excellente question. En tant que recruteur, vous avez besoin de connaître les aspirations de vos candidats. Veulent-ils plus de temps libre ? Aiment-ils travailler de manière autonome ? Il n’existe pas de modèle qui convient à tous, il faut donc toujours rester arrageant et flexible. La question est : qu’ai-je à offrir pour qu’ils me préfèrent à la concurrence ?

Le problème est que nous construisons souvent une image assez précise des gens à partir de très peu d’informations.
Alexander Todorov

professeur de psychologie

Selon les experts, Warren G. Harding (à droite) a été élu président des États-Unis grâce à son allure respectable et distinguée.

C’est la même chose en politique, n’est-ce pas ? Dans votre livre, vous citez l’exemple du président américain Warren G. Harding.
Todorov :
Selon de nombreuses enquêtes réalisées par des spécialistes de la politique américaine, il est considéré comme le pire président de l’histoire des États-Unis. Dans les années 1920, le parti républicain était dans l’impasse et les démocrates n’étaient pas très populaires. Warren G. Harding avait une aura présidentielle incroyable qui faisait bonne impression. Les physionomistes de l’époque – qui se disaient capables de cerner le caractère à partir d’un visage – étaient formels : son menton indiquait qu’il allait être un bon président. L’allure de Harding l’a aidé à se faire élire, mais sa présidence – marquée par une corruption galopante – fut désastreuse.

Cela peut-il aussi se produire dans un contexte professionnel ?
Todorov :
En fait, il est prouvé que les directeurs qui ont l'air les plus compétents ont un niveau de rémunération globale plus élevé, même s'ils ne sont pas meilleurs pour aider leur entreprise à prendre de bonnes décisions. Donc oui, cela se produit. Il est aussi largement prouvé qu’en moyenne, les gens plus beaux gagnent mieux leur vie.

Si nous avons une mauvaise première impression d’un directeur ou d’un nouveau collègue, combien de temps faut-il pour réviser notre jugement ou au moins le tempérer ?
Todorov :
En général, les gens sont très bons pour corriger leurs impressions. Mais, bien entendu, cela dépend de la qualité des informations dont ils disposent. Si votre directeur est froid et distant quand il s’adresse à vous, les chances d’interagir davantage avec lui ne sont pas très élevées. Vous changerez donc d’avis plus lentement, même si sa politique est bonne. Si votre collègue était simplement dans un mauvais jour quand vous l’avez rencontré pour la première fois, vous aurez de nombreuses occasions de réviser votre jugement sur lui. Les impressions négatives sont un peu plus difficiles à corriger quand il est question de moralité, car nous attachons généralement plus d’importance à des valeurs morales telles que l’honnêteté qu’à des traits comme l’extraversion.

Ces définitions d’un comportement normal varient souvent. Comment les différences culturelles affectent-elles la première impression, par exemple lors de négociations commerciales internationales ?
Todorov :
Nous faisons généralement confiance aux visages plus typés, mais ce qui est typé pour moi ne le sera peut-être pas pour un Japonais. Vous devez donc vraiment savoir ce qui est accepté. Même quelque chose d’aussi universel que le sourire peut être appréciée différemment : dans la plupart des cultures occidentales, il est signe de convivialité. Mais en Asie orientale, il est souvent signe de soumission.

Il faut donc prendre du recul et être capable d’observer le phénomène dans son intégralité. Pensez-vous que nous serions meilleurs si nous n’étions pas si enclins à juger si  rapidement et de manière subconsciente ?
Todorov :
Si nous nous faisons si rapidement une première impression, c’est parce que nous vivons dans des sociétés modernes et que nous sommes donc entourés d’inconnus avec lesquels il nous faut interagir. Pendant la plus grande partie de notre évolution, nous avons vécu dans des tribus qui ne comptaient que quelques dizaines d'individus. Nous n'avions pas besoin de nous fier à nos impressions, nous savions qui étaient nos congénères. Ce mode de vie a changé il y a quelque 15 000 ou 20 000 ans. Nous avons désormais recours à des raccourcis. Les premières impressions ont une fonction psychologique utile : elles contribuent à deviner les intentions d’une personne. Si quelqu’un a l’air mécontent, il ne sera probablement pas d’une grande aide sur le moment. Mais il faut bien garder à l’esprit que vous ne pouvez pas cerner le caractère de quelqu’un de la même façon : vous ne pouvez pas dire qu’une personne est fiable ou compétente après une demi-heure de conversation. Néanmoins, ces impressions ont leur importance dans notre société et il est impossible de faire sans.

Alexander Todorov (50 ans) enseigne la psychologie à l’université de Princeton dans le New Jersey (États-Unis) depuis 2002. D’origine bulgare, il a étudié la psychologie à Sofia, Oxford et à l’université de New York. Ses recherches portent sur les fondements neuraux de la cognition sociale et sur la façon dont nous percevons et comprenons les autres. Son livre « Face Value : The Irresistible Influence of First Impressions » est sorti en 2017.